Sète, le port qui ne pense pas bête

26 nov. 2018

11h40

Le transporteur de bétail Blue Moon I en provenance de Libye est à quai dans le port de Sète depuis ce matin pour charger des animaux d’élevage, bovins et/ou moutons. Ces êtres sensibles tels qu’ils sont désignés par la loi sont qualifiés sur l’Internet du port de Sète de « marchandises » au même titre que des engrais phosphatés et des camions d’occasion. Le Blue Moon I a été lancé en 1975. Il bat pavillon du Togo. Son armateur est libanais. Ex cargo polyvalent, il a été converti en transporteur de bétail en 2012. Le Blue Moon I cumule 370 déficiences techniques et humaines et 9 détentions pour les seules années 2010 à 2018. Il vient de purger une interdiction provisoire (3 mois) de toucher un port de l’Union Européenne et revient à la charge à Sète. Ses certificats de navigabilité sont délivrés par la fantômatique Cosmos Marine Bureau Inc basée à Busan, Corée du Sud.

Le Blue Moon I sera-t-il inspecté par le Centre de Sécurité des Navires de Sète?
Les marins des bétaillères maritimes en Méditerranée sont de nationalités syrienne et libanaise. Les déficiences relevées à bord sont le plus souvent des conditions de vie indignes pour les équipages, des insuffisances dans les équipements de lutte contre les incendies, des lacunes dans les aides à la navigation ou la mauvaise gestion des déchets domestiques et d’exploitation dont les litières.

Avec Tarragone en Espagne, Sète est le leader européen de l’exportation de vaches et de moutons destinés aux abattoirs et aux boucheries en Afrique du Nord et au Moyen Orient. Les animaux viennent de France, des Pays-Bas, d’Allemagne et d’autres pays européens. Sous la présidence de Jean Claude Gayssot, ex-ministre des Transports et grand spécialiste des flux et des effluves maritimes, le port de Sète vient d’inaugurer un hangar à bétail « unique en Europe » garantissant selon lui le bien-être animal. Autrement dit, le transit dans ce hangar de triage serait une brève cure de repos pour des animaux brutalement transbahutés par camion et s’apprêtant à subir un voyage en mer.

Pour son parc à bétail – capacité  d’accueil 1400 têtes – le président du port a d’abord pensé aux Sétois. « Il arrivait que selon le vent, il y ait des odeurs dans la ville. » « Donc nous avons éloigné le hangar.  » « A la place où se trouvait l’ancien, nous allons construire la nouvelle gare maritime. » Il est vrai qu’entre le bétail et les croisiéristes la différence est minime du moins en ce qui concerne le profil des véhicules de transport.

Deux visiteurs de Sète:

Pour les animaux, le prétendu bien-être s’arrête au bord du quai et le voyage par mer sera un voyage d’épouvante. Depuis le mois d’août, tous les transporteurs d’animaux ayant touché Sète à vide pour en repartir pleins à destination de Beyrouth (Liban), Tenes et Alger (Algérie) ou Bizerte (Tunisie) étaient d’ex cargos polyvalents ou rouliers anciens ou antiques reconvertis en transporteurs de bétail.

Ils battaient tous pavillons de complaisance, Sierra Leone, Panama, Togo, Tanzanie. Les conditions de vie des animaux embarqués sont en fait des conditions de survie. Ils sont exposés à des risques de blessures notamment par gros temps dans les ponts supérieurs. Les morts sont souvent jetés par dessus bord.

Fin août, le Britta K avec 810 bovins et 263 moutons est tombé en panne moteur avant de franchir les périlleuses Bouches de Bonifacio et de poursuivre sa route sur Beyrouth, Liban. Il venait de quitter Sète. Après 5 jours au mouillage en baie d’Ajaccio, le Britta K et ses animaux sont partis en remorque vers Beyrouth avec un supplément de 15 tonnes de foin pour un périple de 10 jours soit une ration de 1,5 kg par jour pour chaque animal.

Il y a 6 mois, le gouvernement et les députés (18) et députées (18) de la majorité ont rejeté un amendement à la loi EGAlim (loi « pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine et durable ») obligeant les expéditeurs des animaux et les consignataires à désigner pour chaque transport maritime un observateur habilité. Il aurait eu à surveiller l’alimentation, l’abreuvement, la ventilation, la densité, la gestion des épizooties, des cadavres et des litières et la compétence des équipages à prendre soin des animaux. La plate-forme France Viande Export soutenue par le ministère de l’Agriculture, la SEPAB (Société d’Exploitation du Parc  A Bestiaux) qui fédère des coopératives d’éleveurs-exportateurs, Export Bétail qui a expédié fin octobre depuis Sète 800 race Salers en Tunisie à bord d’une autre galère, le Barhom, pavillon Tanzanie, ne voulaient pas entendre parler de cet amendement dans sa forme initiale ou même modifiée.

Robin des Bois publie le bulletin trimestriel d’information et d’analyse sur la démolition des navires « A la Casse ». Dans ce cadre, l’exploitation prolongée des bétaillères maritimes ou leur utilisation en tant que transporteur clandestin de migrants ou les naufrages dont elles sont victimes sont régulièrement évoqués. 

Naufrage de l’Haidar, octobre 2015, Brésil. ©  Renato Pereira
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