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Route 2020 : dérapages interdits

L’Etat s’est engagé à effectuer un effort de solidarité nationale envers les collectivités territoriales d’Outre-Mer pour en faire les vitrines du développement durable. La loi de programmation du Grenelle de l’Environnement prévoit de parvenir à l’horizon 2020 à une gestion exemplaire des déchets Outre-Mer.

Deux envoyées spéciales de Robin des Bois ont effectué une enquête de terrain et rencontré des acteurs impliqués dans la gestion des déchets en Guadeloupe. A l’issue de ce travail, l’association publie le rapport illustré de photographies « La gestion des déchets en Guadeloupe : constats et perspectives », 85 pages.

L’histoire de la gestion des déchets en Guadeloupe brille de mille feux et sent la cendre. Dans l’archipel comme dans toute la Caraïbe, le brûlage à ciel ouvert a longtemps été considéré comme le moyen le plus sûr de traiter les déchets et d’en libérer l’espace. Le réflexe et la tradition perdurent. Les feux couvent dans les décharges anciennes, ces hypermarchés des déchets où tout de la carcasse de veau à la batterie d’auto a été déversé. La grosse différence entre un hypermarché et une décharge de ce type, c’est que dans le premier tous les produits sont rangés par catégorie et que dans la deuxième tous les déchets sont mélangés. Les feux de décharges sont des gros émetteurs de dioxines et d’autres micropolluants toxiques capables de nuire à la fois à la qualité des denrées alimentaires et de l’eau ainsi qu’à l’état sanitaire des populations. Le pire cas, c’est le dépotoir de la Gabarre près de Pointe-à-Pitre qui est encore en activité. Il reçoit même des déchets d’abattoir pour le plus grand bonheur des milliers de chiens qui se partagent le butin. Selon les inventaires non exhaustifs du BRGM – Bureau de Recherches Géologiques et Minières, bases de données Basias et Basol-, 15 décharges anciennes sur l’archipel totaliseraient 7,5 millions de m3 de déchets, Gabarre incluse. L’Etat électrocuté par les foudres et les menaces de pénalités de la Cour de Justice des Communautés Européennes se fondant sur la directive ancienne 75/442/CEE a déclenché entre 2005 et 2010 une rafale de mises en demeure et d’actes administratifs visant à la régularisation, à la remise en état, à la fermeture définitive de ces décharges et à leur réhabilitation.

L’autre maladie de la gestion des déchets dans l’archipel, c’est une forme aiguë et proliférante d’éruptions sur l’ensemble du territoire de décharges spontanées et résistantes jusque dans les endroits les plus sensibles comme les cours d’école et les abords des lycées ou les falaises, avec extension de la pathologie dans le milieu marin. Les plaies attirent rapidement rats, mouches, moustiques et chiens et s’attirent aussi les plaintes et les protestations des riverains jusqu’à ce que le feu -encore lui- ou la végétation exubérante camouffle les stigmates infligés à la terre et au paysage. Seuls quelques maires se mouillent et verbalisent ceux qui viennent se débarrasser à la sauvette de déchets encombrants. La force publique se heurte à « la force des choses », concept très en vogue et partagé.

Sur l’autre plateau de la balance, il y a le développement tardif et planifié de la collecte sélective avec des exemples à suivre comme la déchetterie de Saint-François. Il est freiné par une implantation encore insuffisante de Bornes d’Apport Volontaire et une collecte en porte-à-porte encore exceptionnelle. Moins de 10% des Déchets Industriels Banals sont triés par les entreprises commerciales alors que le gisement est considéré comme supérieur à celui des Ordures Ménagères. Pour les déchets verts estimés à 60.000 t/an, le taux n’est pas plus performant.

Une poignée d’entreprises spécialisées dans la collecte, le regroupement et le tri ou la dépollution des déchets comme les cartons, les plastiques, les pneus, les métaux, les Véhicules Hors d’Usage, les Déchets d’Equipements Electriques et Electroniques se sont implantées depuis quelques années ; leurs performances réelles sont méconnues du public en l’absence d’une volonté de transparence et d’un observatoire des déchets. « Ça sert à rien de trier parce que de toute façon c’est tout enfoui à la Gabarre ». Cette remarque lucide souvent répétée résume le scepticisme de la population.

En 2009, à Sainte-Rose sur Basse-Terre, le premier Centre de Stockage de Déchets Non Dangereux conforme aux réglementations en vigueur s’est installé. Il sera complété par une unité de tri en amont des matières recyclables et ouvre la voie à d’autres maillons du cycle de gestion et de valorisation des déchets en Guadeloupe. Une Commission Locale d’Information et de Surveillance a été mise en place.

Un autre projet qualifié de structurant est la plate-forme multi-filières Gabar’Belle dont les deux premiers parpaings viennent d’être déposés par Mme la Ministre de l’Outre-Mer. En lieu et place de la décharge de la Gabarre, ce projet à 185 millions d’euros est constitué d’une unité de tri, d’une unité de méthanisation et d’un incinérateur dont la capacité maximale est surdimensionnée à 100.000 t/an alors que la production d’Ordures Ménagères sur toute la Guadeloupe est comprise entre 158.850 et 181.200 tonnes. Le groupe espagnol Urbaser SA et Valorga sa filiale française, regroupés sous la société Valorgabar, ont été incapables de financer les travaux qui ont pris 2 ans de retard. C’est la Caisse des Dépôts et Consignations qui est venue à la rescousse en mars 2011 et la Région et le Département qui se portent garants à hauteur de 50 millions d’euros. Si l’exploitant devient pollueur, il est sûr qu’il ne sera pas payeur !

Après cette étude de terrain sur la gestion des déchets dans l’archipel de la Guadeloupe, Robin des Bois estime que les axes majeurs de progrès doivent porter sur :

– Une étude épidémiologique des populations les plus exposées aux effets négatifs des décharges sauvages et des brûlages.
– La surveillance des nappes phréatiques qui procurent à l’ensemble du territoire son eau de consommation.
– Le dépistage de la contamination éventuelle des cheptels et des productions agricoles.
– Un renforcement de l’implication des éco-organismes ou systèmes équivalents chargés de la collecte et de la valorisation des déchets de consommation comme le verre, les papiers/cartons, les pneus, les batteries et autres déchets de garage.
– Un développement du tri des matières recyclables provenant en particulier des activités commerciales. Le tissu industriel dans l’archipel ne permet pas une valorisation locale des matières triées et tous les efforts doivent être portés sur la qualité du tri, des lots et la préparation à la valorisation avant expédition en métropole ou dans d’autres pays. Les déchets verts sont les seuls à pouvoir être traités sur place et cette filière autonome doit être privilégiée.
– La surveillance du projet Valorgabar qui s’il venait à s’enliser ou à échouer du point de vue technique ou financier retarderait d’au moins 10 ans l’échéance de 2020. D’autres projets « structurants » comme l’incinérateur de carcasses animales Procidex et l’incinérateur de déchets d’activités de soins Igetherm se sont lamentablement plantés après quelques années de dysfonctionnements.
– La création urgente d’une filière d’équarrissage.
– La création de groupes de travail chargés d’élaborer la planification de la gestion des déchets générés par les catastrophes naturelles.

Si la « solidarité nationale » s’exerce, les élus guadeloupéens doivent considérer en retour comme un thème fédérateur et fondateur une bonne gestion des déchets indispensable à la protection de l’environnement et à l’essor économique et touristique de l’archipel.

Le dossier « Les déchets en Guadeloupe : constats et perspectives » est disponible en ligne (pdf 85 pages)
– Basse définition (2,7 Mo) [1]
– Haute définition (9,3 Mo) [2]