Nu’uroa : la bombe touristique

25 mai 1993

Depuis 8 mois, des dizaines de familles occupent le terrain Rivnac, sur la Pointe des Pêcheurs, dans commune de Punaauia, à 15 km de Papeete, en Polynésie française.

Le site Rivnac (du nom d’un de ses derniers locataires) est le dernier massif arborescent de la côte ouest de Tahiti. Il sert d’aire de promenade et de baignade aux milliers d’habitants du quartier populaire de Nu’uroa. 30 familles de pêcheurs travaillent dans le lagon riverain. Selon les historiens et les archéologues, la pointe de Nu’uroa est un haut lieu culturel et rituel du patrimoine polynésien.

Aujourd’hui, ce havre de paix et ce temple de l’histoire, cette oasis de liberté et de verdure du littoral urbanisé et privatisé est menacé par un projet de complexe hôtelier de la chaîne Méridien, filiale d’Air France. 4 hectares d’arbres centenaires seraient rasés pour édifier l’hôtel, des bungalows et autres accessoires du tourisme de luxe ; plus d’un hectare serait gagné sur le lagon pour édifier un centre de loisirs nautiques.

Alors qu’une concertation s’engage entre l’Etat français et le Territoire Autonome de Polynésie sur les grandes orientations sectorielles en matière de développement et que le gouvernement de la Polynésie Française consulte la société civile en vue de la rédaction d’une « charte du développement », l’association la Ora O Nu’uroa est indignée par l’absence totale d’information et de consultation des riverains dans le cadre du projet Méridien.

Pourtant, la réalisation de ce projet aurait des retombées importantes sur l’écosystème marin et littoral et sur l’organisation socioculturelle de la commune de Punaauia.
Dans un communiqué extrêmement virulent, le gouvernement de Tahiti « constate que les entraves opposées à la réalisation du projet hôtelier s’ajoutent à celles qui ont fait échouer la réalisation d’un golf à Opunohu et considère que ces actions  convergentes visent à plonger le territoire dans la crise économique et sociale ». Selon le gouvernement, il s’agit d’une tentative de déstabilisation généralisée n’ayant d’autre objet que de servir les objectifs du Front de Libération de Polynésie.

Des renforts de police importants viennent d’être dépêchés de France à Papeete et une aile de la prison de Nuutania aurait été dégagée pour « accueillir » ceux qui, depuis plusieurs mois, se relayent en famille pour défendre pacifiquement le terrain convoité par les promoteurs. Les manifestants se sont enchaînés aux arbres ou les ont escaladés. L’action des forces de police serait imminente et pourrait intervenir dès aujourd’hui vers 18 heures (heure de Paris) soit 6 heures (heure locale).

L’association Robin des Bois apporte son soutien à la population de Punnauia. « Alors qu’en Polynésie la législation métropolitaine sur la protection du littoral, les enquêtes publiques et la publicité des études d’impact sur l’environnement ne sont pas appliquées, il est scandaleux d’assister à Tahiti au débarquement de 600 gardes mobiles chargés de rétablir « l’ordre républicain » et de réprimer dans la brutalité la frustration légitime des riverains. Il est du devoir des autorités françaises et polynésiennes de surseoir à l’épreuve de force et de geler le projet immobilier de Méridien, d’Air France, et du groupe Dumez, » déclare-t-on au siège de l’association.

28 mai 1993 – Dernière nouvelle : les forces de l’ordre n’ont pas investi le site. Le Conseil Supérieur de l’Eglise Evangélique de Polynésie Française, très influent à Tahiti, a lancé un appel à la concertation et demandé aux autorités du Territoire de ne pas faire appel à la force pour libérer le site occupé.

 

 

 

 

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