Le temps des vases

1 mars 1996

Les eaux littorales du Finistère sont dans un sale état. Chroniquement contaminées par les PCB, les solvants chlorés, le zinc, les hydrocarbures et le plomb comme le montrent les analyses du Réseau National d’Observation de la qualité de milieu marin (R.N.O.) et polluées par les nitrates, pesticides et phosphates, leurs mauvaises qualités émeuvent scientifiques, élus, professionnels de la pêche et population (annexe 1).

Pourtant, c’est en infraction avec la légalité et dans l’indifférence que plusieurs dizaines de milliers de tonnes de sédiments contaminés provenant des dragages des ports finistériens ont été rejetés cet hiver dans la bande côtière (annexe 2). Les vases portuaires concentrent toutes les pollutions : eaux usées (brutes ou mal traitées), rejets des activités agricoles, rejets chroniques ou accidentels des activités industrielles et navales, hydrocarbures, peintures anti-salissures, radioactivité d’origine militaire. Les charges bactérienne, organique et métallique (annexe 3) des déblais de dragage contribuent à l’insalubrité des zones conchylicoles du Finistère et à la dégradation de la Rade de Brest. Mais les apports de polluants dus aux immersions de déblais de dragages ne sont jamais montrés du doigt. Ils ne sont pas non plus mesurés : les analyses de sédiments sont incomplètes – les hydrocarbures, les PCB et l’étain n’y figurent jamais -,  les études d’impact sont bâclées ou inexistantes et aucun suivi n’est réalisé malgré les prescriptions du décret du 29 septembre 1982 (annexe 4). Avec le printemps qui arrive, les dragages se terminent. Mais les pollutions ne partent pas en vacance et elles s’accumuleront dans les vases jusqu’au prochain nettoyage d’hiver.

A l’heure où l’on s’inquiète des moyens d’enrayer la pollution du littoral, les autorités, pour des raisons économiques, s’exemptent de gérer les matériaux de dragages contaminés. Un tri, traitement des pics de pollution et une valorisation à terre de ces sédiments est d’ores et déjà possible. Le premier pas serait le respect des lois de protection de l’environnement déjà existantes.

 

Rade de Brest

 

Camaret :  Dans le cadre du réaménagement du port de Camaret, 43.750 tonnes de boues portuaires ont été immergées à 500 mètres du rivage aux mois de novembre, décembre 1995, janvier et février 1996. Les analyses de l’étude d’impact ne comptabilisent pas les hydrocarbures, le PCB et l’étain. La charge toxique présentée en microgramme par kilogramme (mg/kg) n’a rien d’affolant pour les profanes. Mais, si l’on calcule le flux de pollution en fonction du volume total (comme l’IFREMER dans le cadre de l’étude des apports à la mer dans le Nord-Pas-de-Calais l’a déjà fait), ces données sont ramenées à leurs justes valeurs: d’après les analyses officielles, l’immersion des sédiments provenant du port de Camaret a infligé au milieu marin 6,5 kg de mercure, 6 kg de cadmium, 385 kg de plomb, 682 kg de cuivre et 8,2 tonnes de zinc.
Une partie des matériaux dragués a été déposée dans un champ surplombant l’étang de Kerloc’h, une Zone Naturelle d’Intérêt Ecologique, Faunistique et Floristique (ZNIEFF). Le transfert des polluants jusqu’à l’étang et les nappes phréatiques est aisé et l’on peut déjà suivre la trace des écoulements (annexe 5). Aucun arrêté autorisant cet épandage n’a été délivré, aucune étude d’impact effectuée. Ce dépôt incontrôlable et incontrôlé serait le fait de l’entreprise responsable des travaux (annexe 6). La DDE, maître d’œuvre, estime ne pas être responsable et s’étonne. L’inertie est plus forte que les lois.

Brest : Le port de plaisance du Moulin Blanc sera dragué l’année prochaine. 80.000 m3 de matériaux sont à extraire. Lors des précédents dragages, les vases étaient rejetées en rade, derrière la digue sud. Robin des Bois n’a pas encore eu communication de l’étude d’impact mais la préfecture nous a indiqué que l’immersion était exclue dès l’abord en raison des teneurs importantes en métaux lourds et matières organiques. Un terre-plein dans la zone portuaire pourrait être édifié avec les matériaux dragués. La Direction Départementale de l’Equipement confond gestion des déchets et travaux publics : sans traitement de pics de pollution, les polluants rejoindront les eaux de la rade de Brest par percolation, phénomène aggravé dans une zone à forte pluviométrie.

Ile Longue : En mars 1992, une opération est lancée pour permettre l’entrée du sous-marin Le Triomphant. Les vases polluées par la radioactivité artificielle, les peintures anti-salissures mises au point pas la Marine Nationale, du pyralène et les PCB (une auréole de pollution en PCB a été relevée près de l’île Longue par le Réseau d’Observation du milieu marin RNO), n’ont pas été dispersées dans la rade de Brest. Elles ont été stockées in situ. La lettre du contre-amiral Metayer (annexe 7) témoigne d’une velléité de transparence qui n’est pas négligeable de la part du Major Général du port militaire de Brest, mais qui ne réussit pas à dissiper la turbidité du sujet. Pourquoi tant d’application à confiner quelques mauvaises odeurs et à empêcher quelques bactéries de rejoindre un milieu marin sinistré ? Si la Marine Nationale nous écrit que les vases ont été confinées à « l’intérieur de l’île », d’autres témoignages suggèrent qu’elles ont seulement été stockées sur le cordon dunaire de l’île.

 

Baie de Douarnenez

 

Douarnenez : La Direction Départementale de l’Equipement a procédé au désenvasement de 18.750 tonnes de boues dans le port de plaisance du Tréboul aux mois de février et mars 1996.
La zone d’immersion se situe à 1 mille des côtes, dans la baie de Douarnenez. L’étude d’impact est claire : « Compte tenu des difficultés pour trouver un site de dépôt des produits en zone terrestre, c’est la solution du clapage qui a été retenue ». Les analyses en PCB, hydrocarbures et étain n’ont là encore pas été effectuées. Les bactéries n’ont pas été comptabilisées. Malgré l’insuffisance du dossier, le comité local des pêches a donné son accord au clapage en mer. Bien que située dans la zone des 3 milles où se concentrent les frayères, nurseries de poissons et crustacés, le site de clapage de Basse Neuve (annexe 8) est qualifié de « peu sensible sur le plan environnemental ». D’après les analyses officielles, le flux total de pollution dû à l’immersion est de : 2,8 kg de mercure, 5,6 kg de cadmium, 519 kg de plomb, 1,38 tonne de cuivre, 2,23 tonnes de zinc.

A ces micropolluants s’ajoutent les macrodéchets accumulés dans le port depuis le précédent dragage. La municipalité de Douarnenez a pris l’initiative d’éveiller les utilisateurs du port en organisant un grand déballage des trouvailles portuaires. Certains ont fait semblant d’être étonnés. Les déchets ont terminé leurs parcours dans une décharge.

 

Baie de Morlaix

 

Plouézoc’h : La municipalité de Plouézoc’h a dragué en hiver 1994 environ 12.500 tonnes de vase dans le port du Dourduff. L’étude d’impact laisse pantois : « les données en métaux lourds sont dans l’ensemble corrects excepté une teneur en plomb de l’échantillon aval…Il ressort de l’analyse effectuée par le laboratoire Municipal de Brest que la teneur en plomb de l’échantillon aval (270 mg/kg) s’écarte des teneurs habituellement rencontrées (entre 12 et 145 mg/kg) ». La source polluante n’est pas déterminée, le traitement du pic de pollution n’a pas été envisagé. Aucune autre donnée sur les contaminants chimiques, organiques et bactériologiques n’est disponible. Malgré leurs propos rassurants, les commanditaires se sont abstenus d’immerger les vases (annexe 9). Les boues du Dourduff sont actuellement stockées sur deux terrains : l’un est en front de mer, l’autre en plein bourg dans le périmètre du clocher de l’église, classé Monument Historique (annexe 10). Malgré l’obligation faite par la Loi sur l’Eau de mener une enquête publique en cas de stockage à terre, la mairie de Plouézoc’h et la DDE en auraient décidé autrement : le site en bordure de mer a donné lieu à enquête publique, le site en plein bourg a échappé à la règle, d’après les habitants. Les riverains incommodés par cette pollution visuelle, odorante et contaminante n’ont pas eu l’occasion de s’exprimer et comprennent maintenant pourquoi. La préfecture joue à l’autruche : « les sites retenus pour cette opération ont fait l’objet d’une enquête publique qui s’est déroulée du 2 février au 9 mars 1994 » (annexe 11).
Malgré les observations de l’étude d’impact (« Le site de stockage à terre, quel qu’il soit, sera aménagé (talus, bassin de décantation, fossés de drainage) afin d’éviter tout risque de pollution. »), aucun bassin n’a été aménagé. Les eaux ruissellent jusqu’à la mer et s’infiltrent dans les nappes phréatiques. Les riverains qui cultivent des jardins potagers autour du second site n’ont pas été avertis des risques de contamination de leurs récoltes. Maintenant que les vases ont décanté, il est possible que des engins de chantiers viennent égaliser le site à la hauteur du terrain de foot voisin. C’est ainsi que Plouézoc’h aura peut-être la chance d’avoir deux terrains de foot pour 1.639 habitants, ou un terrain de water-polo.
La DDE avait préconisé un troisième site de dépôt : une ancienne décharge. Recouvrir des déchets par des décrets (capping) est un mode de gestion économiquement profitable et camoufleur.

Morlaix : Les voiliers talonnent dans le bassin du port de plaisance. Des îlots de vase se forment, des boues et déchets toxiques d’origine agricole et agro-alimentaire, charriés par le bassin versant. Le SIVOM (Syndicat Intercommunal à Vocation Multiple) de Morlaix aurait voulu en premier lieu rejeter 5.000 m3 de vases de l’autre côté des écluses. Mais les ostréiculteurs, à 3 km en aval ont protesté, craignant à juste titre que leurs 5.000 tonnes annuelle d’huîtres soient contaminées par les bactéries et les résidus de vases. Les boues sont légalement trop polluées pour être épandues en tant qu’amendement agricole. Le SIVOM s’est donc vu contraindre de rechercher un site de dépôt. Après maintes tentatives, un site a été retenu à Pleyber Christ. L’enquête publique qui vient de se dérouler n’a pas soulevé de protestation et le dragage devrait avoir lieu en septembre.

 

Ouessant

 

Le port du Stiff à Ouessant va s’alléger de 1.125 tonnes de sédiments. Malgré la faible fréquentation du port et l’absence de zone industrielle, des pics de pollution ont été révélés par les analyses. D’après les résultats officiels, le flux total de pollution dû à l’immersion sera de : 40 kg de plomb, 50 kg de cuivre, 92 kg de Zinc, 30 kg de chrome, 17 kg de nickel, moins d’un kg de cadmium, 90 g de mercure et 15 kg d’arsenic. Malgré que la solution retenue ait été l’immersion, on ne peut que souligner l’exemple administratif de ce dossier qui a donné lieu à étude d’impact et à enquête publique

 

 

 

 

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