La vache qui pleure

28 févr. 2001

A l’initiative du gouvernement français, l’abattage de 450.000 vaches âgées de plus de 30 mois est en cours. Cette mesure de « destruction », selon les termes employés par les spécialistes de la tuerie animale, est destinée à assainir le marché économique, sans rapport avec l’assainissement sanitaire du cheptel. Les autorités françaises donnent aux vaches le statut du chou-fleur breton ou des pêches de la vallée du Rhône, régulièrement retirés du marché et jetés dans des décharges improbables. Il n’est pas sûr que le carnage en cours redonne au consommateur le goût de la viande.

L’incorporation des farines carnées issues de la cuisson des sous-produits de l’élevage et de l’abattage a été expérimentée en France dès 1828. Quels que soient les risques sanitaires pour les consommateurs de viande, elle constitue pour des animaux herbivores une expérimentation animale industrielle et une perversion du recyclage.

En France, la production de farines animales à haut risque était de 120.000 t en 1999. L’interdiction de consommation des intestins bovins à partir de 2000 a rajouté 200.000 tonnes de matière crue dans le circuit. Le retrait des colonnes vertébrales à partir du 1er avril 2001 amènera 400.000 t supplémentaires.

Pour le bas risque, la production annuelle est de 750.000 t de farines et 250.000 t de graisses, auxquels le programme d’abattage va ajouter 50.000 t de farines et 20.000 t de graisses.

La filière haut risque traite tous les cadavres d’animaux morts de maladies, ou accidentés, et les matériaux à risques spécifiés (MRS) interdits à la consommation dans le cadre de la lutte contre les encéphalopathies spongiformes subaigües transmissibles: cervelle, moëlle épinière, intestins, thymus, yeux, rate. Elle relève du service public de l’équarrissage.

La filière bas risque traite les carcasses d’abattoirs et les bovins de plus de trente mois abattus dans le cadre du programme européen. C’est la Mission Interministérielle pour l’Elimination des Farines Animales (MIEFA) qui est chargée de sa coordination.

Le service public de l’équarrissage -qui gère le « haut risque »- et le dispositif interministériel chargé de l’élimination des farines et des graisses animales « bas risque » sont en voie de saturation. Les conditions de travail se dégradent, la sécurité sanitaire des ouvriers et des riverains est menacée, l’environnement subit des pollutions répétées. Dans les équarrissages, autour des sites de stockage, sur les sites d’élimination, l’année 2001 sera critique.

Les stations de transit des cadavres, des MRS, des déchets d’abattoirs et les sites équarrissages manquent de matériel de traitement moderne: les eaux de process et de lavage chargées d’agents infectieux sont souvent relarguées accidentellement dans le milieu naturel, comme à Bayet (Allier), Guer (Morbihan), Moulin-Mouril (Vendée), Viriat (Ain), Arzano (Finistère), ou envoyées par camions vers des clos d’équarrissage disposant d’un traitement des eaux… La filière manque aussi d’aires de stockage pour les matières crues et pour les farines: à Benet (Vendée), à Cros-du-Monvert (Cantal), des farines sont encore stockées en plein air.

Les entrepôts retenus pour le stockage de farines animales haut risque et bas risque ne répondent pas tous aux prescriptions techniques édictées: des riverains habitent à moins de 100 m des sites de Herzeele (Nord), de St-Saturnin-du-Limet (Mayenne), de Branges (Saône-et-Loire), de Plouisy (Côtes-d’Armor)… Des cours d’eau coulent à moins de 100m des sites de St-Gérant (Morbihan), Esmery-Hallon (Somme), St-Saturnin-du-Limet…

A Chatillon-sur-Thouet (Deux-Sèvres), dans une ancienne briquetterie, un premier hangar réquisitionné pour recevoir 15.000t contient en fait 16.500t. Une deuxième halle est en cours de remplissage. Des fuites de farines animales lors du déchargement des camions sont dénoncées par les riverains. 1500 t de blé certifié « agriculture biologique » entreposé sur le site ont été mis sous séquestre par les services de la répression des fraudes, une contamination par les farines animales est suspectée.

A Caudan (Morbihan) les hangars de la société de transports routiers « Rivalan SA » contiennent à la fois 1950t de farines à haut risque datant de 1996, 2465t à haut risque produites par l’usine d’équarrissage de Guer, refusées à l’incinération en cimenterie car mal dégraissées, et 3634 t de farines « bas risque » arrivées après l’interdiction de novembre 2000. Les locaux d’entreposage ne sont pas étanches: des farines animales s’en échappent, attirant insectes, oiseaux, rongeurs, sangliers, renards, chiens et chats errants.

Des pratiques contradictoires sont observées sur le terrain: à Berrien (Finistère) les farines sont brassées une fois par semaine afin d’éviter les odeurs, à Chatillon-sur-Thouet elles sont au contraire damées pour éviter la formation de poches d’air qui favorisent l’autocombustion.

Les filières de destruction des farines et des graisses sont hétéroclites: incinération à basse température (400°) en chaufferie urbaine, comme à Grenoble, dans des usines d’incinération d’ordures ménagères (800°-900°), chez des chaufourniers (900°), dans des incinérateurs de déchets industriels spéciaux, en cimenteries (2000°). Le lavage des camions avec des désinfectants chlorés favorise l’émission de dioxines. Les personnels ne disposent pas d’informations sur les risques industriels et sanitaires liés aux farines et graisses animales. Les équipements de protection ne sont pas obligatoires et leur niveau de protection n’est pas défini, en particulier pour les masques.

Les transports de cadavres, de MRS, de farines et de graisses animales, d’eaux polluées se multiplient, et les distances augmentent: le nord de la France ne disposant plus de site d’équarrissage pour le haut risque, MRS et cadavres sont expédiés en Bretagne, ou en Vendée. Les farines bas risque produites dans le Jura sont stockées dans les Deux-Sèvres, l’incinération des farines haut risque de Plouisy (Côtes-d’Armor) est effectuée en Allemagne. L’utilisation de camions non-étanches pour la collecte des matières crues disperse le long du parcours du sang et des liquides organiques potentiellement infectieux. Sur les sites de stockage des farines aucun nettoyage des roues et des bâches des camions n’est effectué, alors que ceux-ci pénètrent dans les entrepôts pour décharger: on retrouve ainsi des farines à l’extérieur.

A la veille de la première réunion à Matignon de la Commission Nationale d’Information sur le stockage et l’élimination des farines animales, dont la création a été demandée par Robin des Bois début décembre 2000, les principaux enjeux sanitaires et environnementaux tels qu’ils ressortent de nos enquêtes et rencontres sur le terrain avec des riverains et des syndicalistes sont: la protection des travailleurs de l’ensemble de la filière, la maîtrise des effluents liquides et des envols, la conformité des sites de stockage au cahier des charges, la définition d’un statut juridique et administratif des centres de stockage, l’inscription des farines de viande et d’os à la classe 6 comprenant les déchets toxiques et infectieux dans le cadre du Règlement de Transport des Matières Dangereuses, et leur intégration à la nomenclature des déchets industriels spéciaux.

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